Projets urbains, aménagement et opinion publique à la Martinique
La Martinique à travers son centre économique et démographique semble en ce début de 21e siècle être entrée dans une phase nouvelle de métamorphose urbaine favorisant l’émergence de constructions contemporaines côtoyant ce que certains appellent le local. Cette métamorphose est perçue comme un second souffle pour l’île, d’autres en revanche la perçoivent comme une défiguration de celle-ci pointant du doigt par exemple la tour de la Pointe-Simon, qui affiche clairement une volonté de changement.
De ce fait une problématique est soulevée:  la Martinique va t-elle trop vite ? Sommes nous entrain de saccager notre île ?
Dans cette tribune nous n’entrerons pas dans la politique quant à savoir si tel projet ou aménagement est juste, il s’agit juste d’expliciter les divergences d’appréciation des projets urbains à travers des arguments souvent entendus dans l’espace public.
Il y a trop de projets 
Ce qui est surprenant à la Martinique est le fait d’avoir la critique facile. Si rien ne s’y fait on critique, si on fait quelque chose on critique aussi … Et le martiniquais il ne ferme pas sa bouche un moment ? Et surtout que propose t-il ? Rien.
Il est rapide de s’en prendre comme ça envers « le martiniquais » car sa critique facile est en lien avec un défaut de communication :
Monsieur-tout-le-monde n’a pas la maîtrise du sujet, il n’a pas forcément l’approche attendue par les décideurs, si bien qu’il critique, sans prendre en compte les enjeux qu’il y a derrière chaque projets. Encore faudrait-il que les acteurs menant ces projets aient une bonne communication, ce qui fait énormément défaut sur cette île.
D’autre part, il y a l’argument selon lequel il y aurait trop de projets qui surtout n’aboutissent pas et que malgré ça on en crée de nouveaux. En réalité avoir des projets urbains est inhérent à la planification de l’aménagement des communes, la liste de projets est variée ( réhabilitation, espace commercial, parcs etc …) si bien qu’on ne peut pas affirmer aujourd’hui qu’il n’y a pas d’idées en Martinique.
Un projet de construction n’est pas le fruit du hasard son but premier est qu’il soit rentable fonctionnel, favorise le développement socio-économique, améliore notre cadre de vie s’inscrive dans une durabilité et pourtant on va chercher la petite bête. En réalité ce qui compte ce ne sont pas uniquement les moyens mis en oeuvre ou la gène occasionnée par les travaux, il s’agit de la finalité du projet mais là encore il faut une bonne communication…
On ne fait rien
Accepter le fait qu’il y ait des projets ne veut pas dire qu’il faut tout accepter naïvement. Sur GaethBlog il y a déjà un parti pris: Au delà des fonds impliqués, voir un chantier rime avec dynamisme. Un pays dynamique est un pays qui se projette vers demain, c’est ce qu’il manquerait à la Martinique et nous, citoyens en faisons le constat en permanence en disant «  rien n’a été fait ». Nous entrons de fait en contradiction avec l’argument précédent:  on en fait trop.
On exige plus de nos décideurs, ce qui est légitime car il y a de réels besoins à la Martinique. Néanmoins l’argument du type « rien est fait en Martinique » atteint son paroxysme quand les gens exigent de l’île des loisirs des aménagements dignes de grands pays souvent impossible à rentabiliser ici ou qui dépassent l’action publique:
- plus grands centre commerciaux
- une plus grande offre commerciale ( Starbucks, Apple Store, H&M …) sur laquelle les pouvoirs publiques ne peuvent agir directement
- parcs d’attractions, circuit automobile …
La seule exception en terme de grand aménagement étant la tour de la Pointe-Simon bien qu’il s’agisse d’une petite tour.
 Rien aboutit
Dans la continuité de notre raisonnement établissons un contexte : l’opinion publique n’est pas en accord avec un projet en cours qui en plus n’aboutit pas comme prévu. Dans ce cas la population est encore plus convaincue de l’inutilité du projet.
En effet, le ralentissement et l’arrêt d’un chantier sont perçus comme des échecs, qui dans notre société sont des issues dont on ne peut sortir, alors que les échecs ne sont que des leçons. L’échec c’est l’avion en papier qui s’écrase mais qu’on reprend quand même pour le relancer, car on a un but: le faire voler jusqu’à un endroit précis.
Percevoir un échec comme une épreuve à surmonter ne peut fonctionner uniquement quand on a un but et qu’on est déterminé à l’atteindre. Chaque projet a un but, or la connaissance de ce but fait défaut au grand public ( manque de communication), qui dans le cas d’un projet qui traîne, ne voit pas l’intérêt de celui-ci, lequel lui permettrait de relativiser en cas d’imprévus. Au contraire on entre dans un cercle vicieux et fataliste qui aboutit à des critiques tel que : « on aurait pas dû [...] c’est un gaspillage d’argent etc …»
C’est constatant ce manque de communication que sur GaethBlog a été rédigée l’article sur la Savane de Fort-de-France, un article qui présentait le projet initial et soulignait les contretemps justifiant son état actuel. Cet article aborde aussi les perspectives de reprise du chantier.
Par ailleurs, l’article présentant la tour de la Pointe-Simon, ne sera pas modifié quand bien même le projet connait des difficultés car un projet n’est jamais sûr à 100%, c’est une question de réalisme. Ainsi le fait que la tour de la Pointe-Simon soit vide dans le contexte économique actuel n’est pas étonnant s’y ajoute aussi des problèmes plus techniques et fiscaux.
Par contre en analysant au cas par cas il y a de quoi reconnaître que certains projets manquent de réalisme, d’anticipation ou ont perdus de leur intérêt avec le temps. En effet de l’idée à la mise en chantier il peut se passer 10 ans. De plus, modifier un projet revient à le retarder à mettre en jeu des fonds ou des arrangements fiscaux qui ont une date butoir.  Il y a aussi l’incertitude à propos des investisseurs, seront-ils toujours là à l’avenir ?
 
 Le contemporain détruit l’identité de l’île:  le cas de FDF
En dehors du problème de l’intérêt des projets urbains, la crainte la plus vive est que la Martinique perde son identité. L’argument est qu’on détruit la Martinique, que l’architecture locale n’est pas respectée encore faudrait-il définir le local: Est-ce que ce sont les cases anarchiques à moitié entretenues, qui en cas de séisme risquent de jouer de l’accordéon car construites à flanc de colline ?
Que dire de nos bourgs « locaux » qu’on a laissé se défigurer dès les années 60 avec l’émergence du tout béton ? L’architecture moderniste et post-moderne qui si ponctuellement surtout à Fort-de-France a laissé des édifices remarquables ( hôtel l’impératrice …), a favorisé par ailleurs l’essors de maisons et bâtiments à l’architecture pauvre dans les bourgs (blocs de béton carré, parfois avec pignons aveugles non entretenus … ) contrastant avec les cases créoles devenues rares, l’architecture post-coloniale encore visible ça et là et les immeubles en bois. Autrement dit, la perte d’identité et la défiguration du paysages urbain est bien antérieur au fait urbain contemporain.
Les liens suivant soulèvent ces problématiques:
Le phénomène d’urbanisation (onglet risques et problèmes, 1.5 : Une banalisation des paysages urbains)
Durcissement du paysage habité ( lire de 1960 à 1980)
Tout ce qui est récent est considéré comme une perte d’identité, mais en réalité tout ce qui est nouveau d’un point de vue architectural a 2 dimensions :
- Importé de l’extérieur: dans ce cas rien ne l’empêche d’avoir une nuance locale
- Crée de nous même (architecture néo-créole)
A propos de l’architecture il existe un ordre respectable des architectes de Martinique. De fait toute innovation en terme d’architecture ne serait pas forcément en soi une perte d’identité mais un changement maîtrisé, mais qui ne peut plaire à tout le monde.
La supposée perte d’identité fait le plus peur au centre de Fort-de-France, c’est ici qu’est le vieux cœur culturel de l’île, les constructions contemporaines détruiraient l’âme de la ville. Pourtant, les transformations depuis les années 2000 répondent à un constat : Fort-de-France meurt. Non seulement la ville est décrépite, dégradée comme de nombreux bourgs de l’île, mais encore elle a perdu en attractivité avec l’émergence de grandes zones commerciales, des banlieues dortoirs et l’avènement de l’automobile. Tout ces phénomènes sont généralisés notamment dans les pays développés, certaines villes ont réussie à inverser la tendance ( un centre historique attractif) et Fort-de-France fait partie des villes en transition entamée.
- Comment redonner du dynamisme à une ville dont ne serait-ce que la voirie elle-même n’est plus adaptée aux standards actuels ?
- Que faire des bâtiments en mauvais états si ils ne sont plus adaptés, qu’il y a une législation complexe, des propriétaires absents ?
L’avenir de Fort-de-France passe en partie par la rénovation urbaine (destruction puis construction) et donc par l’émergence de constructions récentes en défaveur des bâtiments plus anciens. Mais cet avenir passe aussi par la réhabilitation des bâtiments anciens ou le ravalement des façades. En réalité Fort-de-France possède tout un plan cohérent qui s’applique petit à petit et dont elle n’a jamais eu l’idée de le présenter dans sa globalité à la population. Voici un exemple précis du cruel défaut de communication à la Martinique, alors que le mélange entre bâtiments historiques et contemporain est tout à fait possible, peut être harmonieux, est sans doute l’objectif de Fort-de-France et existe déjà notamment dans les pays anglo-saxons y compris caribéens.
Le cas de la tour Lumina
Le « pire » sur Fort-de-France en terme de constructions récentes est la Tour Lumina, haute de 105m, pourtant l’idée de faire une petite tour n’est pas anodine dans une île à forte pression foncière. En effet construire en hauteur limite le grignotage de terres cultivables permet de réserver le foncier pour autre chose. La pression foncière est telle en Martinique que les appartements progressent plus vites que les maisons individuelles, c’est un phénomène normal dans une île très densément peuplée. Malgré cela une tour d’affaire qu’on ne remarque plus au delà de 5 km (grâce au relief) retient l’attention. Que dire alors de l’urbanisation galopante, des maisons en tête de mornes, des « cités » répétitives ? L’incohérence urbaine est loin d’être qu’une réalité ponctuelle limitée à une tour. Le problème aussi de la tour de Fort-de-France est qu’elle contraste avec la ville basse. Or initialement il est prévu une zone de transition avec des bâtiments moyens, mais là encore si les gens ne le savent pas ils critiquent s’offusquent face à « la tour infernale ». Outre son aspect visuel l’opinion publique a du mal à saisir l’intérêt économique de cette tour si elle parvient a devenir fonctionnelle.
Les touristes veulent l’authenticité
Dernier argument concernant la tour et les autres aménagement récents : «  les touristes qui viennent ici veulent de l’authenticité et non pas retrouver ce qu’il y a chez eux. » . Les grands bâtiments, n’empêchent pas St-martin ou les Bahamas d’avoir des touristes. Si nous faisons la chasse à tout ce qui n’est pas « authentique », fermons les centres commerciaux, détruisons les voies rapides, paupérisons nous aussi, parce qu’on a un mode de vie trop élevé peut-être ? On devrait sacrifier l’aménagement contemporains tout ça pour dépayser qui ? … le touriste.
Si on reste dans ce registre, les touristes veulent l’authenticité, ils veulent  » l’exotique « , rien de mieux pour orienter le tourisme vers le « doudouisme » (ce qui nous a fait plonger d’ailleurs). L’exotique est réducteur, anachronique, il s’agit de l’époque durant laquelle le touriste débarque en territoire conquis, avec des maisons en paille et où tout le monde ( les gentils autochtones) accourent pour lui faire des courbettes … Celui qui découvre notre Martinique doit la prendre telle qu’elle est avec sa société, son mode de vie. En plus la Martinique ne se limite pas qu’à Fort-de-France avec sa tour. On veut généraliser quelque chose de ponctuel (une tour) sur un élément surfacique : La Martinique. Mais en réalité, quel plaisir de passer en moins d’une heure du stress urbain foyalais au calme d’un village de pécheur comme Bellefontaine, c’est ça la Martinique une île de diversité et de contrastes.
Perspectives 
L’avenir de l’île passe certes par des aménagements nouveaux, mais en même temps des dynamiques de conservation et de revalorisation du patrimoine doivent-être effectives.
A l’échelle de l’île, il y a une volonté de dynamiser le nord de l’île, là dessus il faudra être vigilant, autant le sud s’est « touristifié » et urbanisé autant le nord a gardé un aspect plus traditionnel et naturel, c’est tout le défi d’un développement harmonieux actuel et futur.
Quant aux grand projets de l’île ils devraient se faire autour d’un schéma globale de développement territorial, pour qu’il y ait une cohésion. Chaque commune semble vivre en autarcie et des projets poussent un peu partout. La Martinique veut s’ouvrir sur la Caraïbes mais ne pas oublier qu’elle entre dans une concurrence inavouée qui ne se limite pas qu’aux île-soeurs guadeloupéennes.
Il faudrait accélérer la décentralisation des activités le rééquilibrage du territoire martiniquais trop centré sur Fort-de-France.
Enfin il est urgent d’établir un système de communication avec d’avantages de films institutionnels, affichages, dynamiser les réseaux des collectivités ( facebook, twitter, sites internet …) pour attirer d’avantages de lecteurs et sensibiliser l’opinion publique sur les projets d’aménagement leurs intérêts et leurs limites, une dynamique qu’on retrouve déjà sur Gaethblog